Texte
Réflexion de Jacques Martine
Il est fou le soleil !
Nous vivons désormais au rythme des calamités naturelles. En 2002, l'Europe centrale était dévastée par d'impressionnantes inondations. Les médias : "C'est catastrophique " ! En 2003, l'Europe a connu son été le plus chaud depuis cinquante ans. Les médias : "C'est catastrophique ! " Les médias, qui en l'occurrence ne mentent pas, ont aussi la particularité d'adorer les catastrophes et d'en faire leurs choux gras, quitte à faire parfois bon marché de la nature, et paraître en méconnaître la redoutable puissance ; quitte à oublier aujourd’hui ce qui s’est passé hier.
L'une des premières conséquences de la canicule de l’an passé, en tout cas celle dont on a le plus abondamment parlé, fut le soudain pic de mortalité des personnes âgées et l'encombrement des hôpitaux et funérariums qui en résulta. A chaque nouveau journal les nouvelles étaient abondamment commentées, reprises et amplifiées. Que la chaleur puisse, de même que le froid, avoir de fâcheux effets sur nos organismes n'est pas vraiment une grande nouveauté, mais on la redécouvre néanmoins périodiquement, chaque fois que les éléments viennent troubler notre quiétude bienheureuse, faite de belle inconscience et, souvent, de bon égoïsme. Pour une fois qu'il se passait quelque chose au mois d'août, il ne fallait quand même pas rater çà. Comme il se doit, les médias ne furent pas seuls à saisir l'occasion. Cette canicule ayant hâté la mort de près de quinze mille personnes âgées, il n’est pas surprenant que certains aient cherché à en tirer quelque profit. On a bien sûr regretté la douloureuse expérience, mais avec des arrières pensées qui étaient souvent plus intéressées que charitables. Ce fut le cas du monde politique, qui ne s'alarme jamais autant de l'effet négatif des éléments naturels, que lorsqu'il n'est pas aux commandes, ou les minimise lorsqu’il y est. Ceux qui s’y trouvaient, en tout cas, ne virent pas venir le coup. Les médias, fidèles à eux-mêmes, firent comme à l’accoutumée monter la mayonnaise.
Le calme un peu revenu, on exigea de connaître les responsables. Que l'on cherchât à comprendre ce qui s'était passé et à tirer les leçons de l'évènement, c'était le moins que l'on pût faire. Que l'on dise que les choses auraient pu mieux se passer si l'on avait plus vite et mieux pris l'exacte mesure du phénomène, c'est sans doute vrai ; que la permanence dans les ministères n'ait pas été, cet été-là, assurée avec le sérieux que l'on exigeait jadis des militaires ordinaires, soit ! Mais de là à reprocher au Président de n'être pas intervenu à la télé, il y avait une marge. Qu'eût-on voulu qu'il fît ? S'adresser à Pachacamac "puissant astre du jour" comme le faisaient Huascar et Tintin dans "Le temple du soleil" ? Demander que l'on organisât prières et processions pour faire tomber la température ? Impensable, dans une république laïque comme l'est la nôtre, cela aurait déclenché un scandale plus grand encore.
Il y a en revanche des choses dont on a beaucoup moins parlé, en occultant par exemple, avec une phénoménale hypocrisie, une réalité que nul ne devrait ignorer, à savoir que la vie est une maladie toujours mortelle, qui frappe en premier lieu les êtres faibles et fragiles, spécialement ceux qui sont marqués par le grand âge ; en oubliant qu'en août tout le monde "fout le camp", à commencer sans doute par les récriminateurs eux-mêmes ; en oubliant enfin que cette douloureuse expérience est la première du genre en France. En effet, la canicule des années cinquante n'avait pas fait une telle hécatombe, pas davantage l'été 1976 qui, pourtant, fut lui aussi sec et très chaud. Il y avait à cela une raison, la pyramide des âges n'était pas encore ce qu'elle est aujourd'hui. Seules les conséquences de l'été 1995 à Chicago auraient pu servir de référence, mais il est connu que Chicago est aux Etats-Unis et que l'expérience des uns ne fait pas forcément celle des autres.
Il aurait donc été prudent d’envisager le problème sans passion, mais c’était beaucoup demander. Certains, même, n'ont pas hésité à faire des comparaisons des plus saugrenues, en assimilant le bilan de la canicule à la disparition de la population d’une ville telle que Saint-Jean-de-Luz, ou encore en déclarant cette hécatombe estivale quatre fois plus meurtrière que le drame des tours jumelles ! Comme si, dans ce dernier cas, les catastrophes avaient été du même ordre, ou comme si l'un et l'autre des lieux cités n'avaient été peuplés que de vieillards parvenus au terme de leur existence... Un peu de mauvaise foi, on comprend, nous sommes faibles ; mais à ce point cela tourne à l'indécence caractérisée. D’autant plus que le drame, ayant frappé les plus faibles, fut suivit d’une période de mortalité réduite ; ce qui fit dire à un fleuriste, dont l’humour ne sera pas forcément unanimement apprécié :" Si le mois d’août a été un bon mois, il n’en pas été de même pour septembre et octobre. Pas un seul enterrement ! "
Tout cela est à vrai dire insensé, mais tellement habituel désormais que l'on s'en étonnerait à peine si les critiques ne venaient de milieux qui ne montrent pas toujours le même intérêt pour la protection de la vie. Seul un médecin, qui ne se rendait peut-être pas compte de l'intérêt de son propos, a jeté un regard positif sur la situation, en déclarant que l'expérience vécue par nos hôpitaux était comparable à celle que provoquaient les redoutables épidémies du temps passé. En somme, à quelque chose malheur est bon, la nature nous a gracieusement offert un entraînement en grandeur réelle. En ces temps troubles, placés sous la menace d'amusements terroristes capables de provoquer de terribles carnages, on pourrait presque considérer qu'il s'agit là d'une expérience utile. Pour peu, évidemment, que les mesures nécessaires soient prises, afin de remédier aux insuffisances qui avaient été constatées.
Comme il se doit encore, en une telle circonstance, l’expérience fut aussi, le contraire eût été étonnant, l’occasion de multiples interrogations au sujet de l’action de l’homme sur le climat. Divers "spécialistes", plus ou moins reconnus, ne manquèrent pas d’apporter leur eau au moulin du catastrophisme à la mode. La fameuse étude, conduite sous l’égide de l’ONU, mais qui, disent certains, reprend peu ou prou les conclusions d’une autre étude réalisée quelques années plus tôt par la NASA, à une époque où celle-ci avait besoin de faire parler d’elle pour préserver ses crédits, fut largement commentée. Curieusement alors que la conclusion de ces études fait varier l’évolution de la température moyenne de notre planète de +1 à +6°, à échéance d’un siècle, c’est la seconde valeur de la fourchette qui fut essentiellement retenue. Avec les conséquences dramatiques que l’on imagine, dont quelques avatars récents peuvent en effet donner une idée. Le fait que des variations climatiques importantes aient depuis toujours affecté notre monde, qu’elles provoquèrent périodiquement disettes ou famines – en particulier à la veille de notre belle révolution - ou qu’elles permirent la culture de la vigne en Angleterre voici quelques siècles, ne comptent pas. De même nul ne se demande comment nos lointains ancêtres ont bien pu s’y prendre pour provoquer la fonte de la masse glaciaire qui couvrait l’Europe, voici quelque 10.000 ans. Pas davantage n’a-t-on expliqué comment et pourquoi ces glaciers étaient apparus. La cause est entendue, l’homme est responsable de tout ce qui touche au climat. Si tel est le cas, il faut donc, sans plus attendre, commencer à se poser des questions et se livrer à une drastique révision de nos pratiques et de notre mode de vie; ne serait-ce qu’en vertu du fameux principe de précaution. Mais on n’en prend toujours pas le chemin. Cela ne sera d’ailleurs peut-être pas nécessaire, si comme on commence à le redire, nous nous acheminons vers une crise grave des approvisionnements en combustibles fossiles. Gare aux secousses !
Cela étant, la canicule ayant en 2003 provoqué l’émotion que l’on sait, quelques mesures ont tout de même été prises, mais limitées et ciblées, en vue d’améliorer la protection sanitaire des personnes âgées. Sans perdre de temps, car il ne fallait pas se laisser surprendre par la canicule de 2004. Nous passerons rapidement sur cet étrange projet, à vrai dire extravagant, mais pourtant élaboré par des fonctionnaires qui ne pouvaient être que hauts placés, et même repris, un court moment, par un ministre, qui proposait de recenser les lieux frais de France, églises et rayons "surgelés" des grandes surfaces en particulier, susceptibles d’accueillir les pensionnaires des maisons de retraite, en cas de nouvelles chaleurs catastrophiques. On imagine les problèmes qui seraient nés d’une telle mesure, dépaysement des vieilles personnes sorties de leurs lieux familiers, transport, toilette, alimentation, soins divers et autres nécessités naturelles plus terre à terre… Il n’en fut heureusement question qu’à l’Assemblée, mais cela suffit à surprendre et divertir un certain nombre de représentants du peuple, et de citoyens aussi. D’autres mesures, apparemment plus sérieuses furent heureusement étudiées ou prises, et abondamment commentées tout au long de l’hiver, du printemps puis de l’été naissant.
On nous en parla donc longuement de l’organisation d’un système d’alerte et de rappel du personnel hospitalier en vacances, sans trop parler, d’ailleurs, de la pénurie chronique de personnel en milieu hospitalier. On nous parla aussi de l’installation de climatiseurs dans les maisons de retraite, mais cela coûte cher et il n’y a guère de sous, sans compter que ces équipements consomment beaucoup de cette énergie électrique dont la production, on l’a aussi vu l’an passé, peut également être affectée par les sécheresses prolongées. Sans davantage s’interroger au sujet des matières hautement volatiles qui sont indispensables à leur fonctionnement, et dont les précédentes variétés ont été soupçonnées de jouer un rôle important dans le réchauffement de notre atmosphère. À chaque jour sa peine suffit. Inutile de dire que le recours à ces merveilleux brumisateurs, qui ne coûtent pas cher et sont bien pratiques, occupait une place de choix au sein de la panoplie offerte aux spécialistes des soins aux personnes âgées. Jusqu’à ce que l’on s’aperçoive, au début du mois d’août 2004, que ces appareils contiennent de l’eau, au sein de laquelle les bactéries aiment proliférer. Il fallut dans l’urgence, et avec grande discrétion, adresser une circulaire aux services et établissements concernés. Mais enfin, on était prêt.
I l ne manqua qu’une chose, la canicule, car elle n’était pas au rendez-vous. Ce n’est vraiment pas de chance. Heureusement, il y eut alors deux ou trois jours de chaleur providentielle, quoique assez habituelle, car c’était en Provence, pays ensoleillé s’il en est. Ainsi la face put-elle être sauvée, sinon toute une année de tintamarre aurait été purement et simplement perdue. On ne peut décidément se fier à rien ni personne. Je vous le dis : il est fou ce soleil !
J. Martine LM-LF (49/57).
Le bredin.
Avez-vous vu le film "Un idiot à Paris" ? Non ? Ce n’est pas très grave, car ce n’est pas un chef-d’œuvre. Il n’en présente pas moins un certain intérêt, lié au personnage que campe Jean Lefebvre, celui d’un d’idiot de village. Un idiot qui l’est moins qu’on ne le croit, et que l’on appelle un "bredin" au lieu où l’histoire commence. Bien entendu, si la plupart des villageois l’aiment bien et sont gentils avec lui, il y a aussi l’inévitable tourmenteur qui ne manque aucune occasion de lui jouer de mauvais tours.
Le bredin n’a à vrai dire que trois passions, son cheval et ses champs, et, pour se délasser, les bidons. Il joue du bidon ! Comme d’autres sont percussionnistes et, à tout prendre, mieux vaut s’en tenir aux percussionnistes. Or, voilà que de façon tout à fait inattendue, le bredin quitte son état et devient un citoyen comme les autres, par la grâce d’une ci-devant péripatéticienne au cœur d’or et d’une moralité qui, finalement, vaut bien celle d’un grand nombre de gens généralement considérés comme respectables. Ce changement, auquel personne ne s’attendait, en entraîne un autre : Privé de souffre-douleur le tourmenteur perd le nord et devient à son tour le bredin du village. Reprenant à son compte les bidons abandonnés, il se met à en jouer !
Tout cela, direz-vous, n’est que du cinéma, et pourtant… Avez-vous observé combien de gens, de nos jours, se sont convertis au bidon ? Tous les prétextes sont bons. Fête-t-on le bicentenaire d’une révolution, les bidons sont là, en nombre ! Une usine chimique est-elle menacée de fermeture ? Et l’on se dit prêt à déverser des produits nocifs dans le fleuve voisin ; au son du bidon. Une autre usine a-t-elle été ravagée par une terrible explosion, qui a fait de nombreuses victimes et des dégâts considérables ? Il se trouve des gens pour protester au son du bidon. Des anti-nucléaires, que personne n’a vu s’éclairer à la bougie, sont-ils mécontents pour une raison ou une autre, ils sortent les bidons. Une loi votée de la façon la plus républicaine qui soit, est-elle contestée par quelques agités sous l’œil toujours bienveillant des caméras, et voilà de nouveau les bidons…
Les bidons, les bidons… toujours les bidons ! Curieusement, les sociologues ou autres spécialistes des sciences dites humaines ne se sont pas encore intéressés au phénomène du bidon. Sinon, il y a belle lurette que le bredin aurait été élevé au rang d’espèce en voie de développement. J.Martine (LM 49)